Portrait du mois : Mathieu Leclaire, diplômé du programme en cinéma
Entrevue avec Mathieu Leclaire, diplomé du programme Animation 3D et effets visuels en Cinéma et Télévision, session Automne 2003, directeur du département de Recherche et Développement chez Hybride Technologies.
1. Quel poste occupes-tu et au sein de quelle compagnie?
Je fais partie du groupe de R-D (Recherche et Développement) chez Hybride Technologies (une division d’Ubisoft depuis 2008) où je travaille depuis 2005. Mon travail consiste à analyser les défis d’une production afin de créer soit un nouveau procédé ou de nouveaux outils qui nous aideront à livrer nos plans d’effets. Je suis surtout impliqué dans la création d’outils de simulation, de rendu et de « rigging ».
2. Pourquoi as-tu choisi de faire carrière en 3D?
En fait, le processus a été assez long. Lorsque j’étais plus jeune, j’étais doué pour les casse-têtes, l’assemblage de blocs Lego, etc., et les mathématiques. C’est en secondaire 3 que j’ai découvert la programmation. Au début, je n’aimais pas programmer, jusqu’au moment où il m’a fallu programmer mes premiers jeux et leurs interfaces graphiques. À l’époque, je n’avais pas réalisé que c’était le côté visuel qui me passionnait mais je suis vite devenu un mordu de la programmation et des ordinateurs. C’est au même moment que j’ai développé une passion pour tous les aspects du cinéma. J’aimais tous les aspects reliés au processus de création cinématographique, mais j’avais surtout un gros intérêt pour le côté visuel et tout ce qui est rattaché à la cinématographie.
En 1996, je suis allé voir le film « Lost in Space » au cinéma. À mon avis, le film n’était pas très bon, mais j’ai vraiment été impressionné par les effets spéciaux! C’est dès l’ouverture du film, alors qu’il y avait une bataille de vaisseaux dans l’espace en 3D, qu’une petite lumière s’est allumée dans ma tête : j’ai réalisé que je pouvais combiner mes forces techniques (la programmation et les ordinateurs) avec ma passion pour le cinéma! L’animation 3D était maintenant devenue mon but ultime de carrière. Pouvoir utiliser un ordinateur pour transformer n’importe quelle vision en images? J’étais en amour avec le concept! J’ai toujours eu beaucoup d’imagination et des idées plein la tête que je rêvais de transformer en images animées. Je me suis donc donné comme mission d’apprendre tout ce qu’il y avait à apprendre pour créer les meilleures images possibles au moyen de cette nouvelle technologie.
3. En quoi le Centre NAD t’a-t-il aidé à débuter ta carrière en 3D?
Je suis entré au Centre NAD après avoir fait mon BAC en informatique. Pendant mes études universitaires, il n’y avait malheureusement pas beaucoup de cours pour me motiver. Je suis arrivé au NAD avec l’idée que la programmation ne serait qu’un outil pour me dépanner dans les situations difficiles et que je l’utiliserais le moins possible. On m’a toutefois encouragé à exploiter mes talents en programmation et grâce à cet excellent conseil, je me suis souvenu pourquoi j’étais devenu un véritable passionné de la programmation plus jeune. Ayant désormais accès à des outils modernes, j’ai rapidement compris qu’en combinant le côté artistique aux outils techniques, les possibilités étaient infinies.
Le Centre NAD m’a donc permis de comprendre les procédés utilisés en production ainsi que les outils disponibles, autant ce qu’ils peuvent faire que leurs limites. En appliquant mes connaissances techniques, je pouvais maintenant développer des moyens pour contourner les limitations imposées par les logiciels et ce fut ma porte d’entrée dans l’industrie. Très peu de gens possèdent ces deux acquis : les artistes ont habituellement très peu de connaissances techniques, alors que les programmeurs n’ont habituellement pas la pleine compréhension de ce que font les artistes. Beaucoup des compagnies recherchent des gens avec un profil comme le mien, c’est donc beaucoup plus facile de se trouver un emploi dans ce domaine.
4. Quel est ton parcours professionnel?
Après mes études universitaires et une année d’étude complètement folle au Centre NAD, j’ai pris quelques mois de vacances. J’ai ensuite envoyé quelques CV et démos et Hybride a communiqué avec moi immédiatement. Le timing était parfait. Le studio complétait « Sin City » et commençait « The Adventures of Shark Boy and Lava Girl 3-D ». Ils étaient à la recherche d’artistes en « tracking 3D » et aimaient beaucoup mon profil, mais à l’époque, ils n’avaient que du travail en « tracking » à offrir. J’ai donc sauté sur l’occasion de mettre le pied dans la porte. Je voulais œuvrer et apprendre auprès de professionnels et leur démontrer mon potentiel. Ma tactique a porté fruit : on m’a offert un poste permanent de programmeur en R-D.
Au début, quand je partageais mes idées avec le groupe, on me croyait trop ambitieux, à la limite de la folie. On m’a quand même laissé l’espace et le temps nécessaires pour développer mes concepts tandis que le reste de l’équipe préparait des solutions alternatives au cas où je n’arriverais pas à livrer mes solutions dans les délais de production. Après plusieurs mandats, réussis avec brio, on m’a intégré dans le groupe des chefs d’équipe. Je faisais dorénavant partie du groupe décideur de l’approche à suivre pour chaque nouveau défi. J’ai pu ainsi continuer à livrer des outils et nouveaux procédés à la fois originaux, performants et innovateurs. C’est alors qu’on a mis sur pied le nouveau département de R-D que je dirige aujourd’hui. Je suis aussi impliqué dans le groupe de R-D d’Ubisoft où l’on combine beaucoup d’efforts pour collaborer sur le développement d’outils et de procédés qui sont communs aux domaines du jeu vidéo et des VFX.
5. Qu’aimes-tu de ton métier et pourquoi?
Les défis! J’adore quand un client arrive avec une demande qui semble impossible. J’aime être dans une réunion où on se gratte la tête et on se lance des idées jusqu’à ce qu’on en trouve quelques-unes à explorer et qu’un plan de match se matérialise enfin. Personnellement, les deux moments que j’apprécie le plus sont : la conception de la première version de l’outil — c’est-à-dire, le premier essai où on réalise que la technique va fonctionner (on est encore loin d’un résultat final mais l’impossible devient maintenant possible), et lorsqu’on voit la première scène finale — quand tous les artistes ont eu le temps d’y apposer leur magie, rendant la scène parfaitement réaliste.
J’adore également l’esprit de camaraderie qui se développe entre collègues : unis par nos passions, on va à la guerre ensemble et chacun veut donner le meilleur de lui-même pour bien complémenter le travail de l’autre. On se fait un plaisir fou à travailler ensemble !
6. Quelles sont les qualités requises pour réussir dans ton domaine?
Ça dépend du département et des fonctions que tu veux occuper. Dans le domaine de la R&D, il faut avoir de bonnes connaissances techniques jumelées au désir de vouloir toujours apprendre et s’améliorer constamment. Il faut aussi de l’imagination dans le processus de création de procédés et il faut entretenir une bonne relation avec ses collègues afin de bien comprendre leurs besoins et leurs buts.
Il faut absolument savoir être flexible puisqu’il y aura toujours des surprises en cours de route. Le client change souvent d’idée et il n’est donc pas rare que l’on recommence complètement son travail. Avec le temps, on anticipe les changements possibles, on donne une certaine flexibilité à nos outils et procédés dès le départ mais les clients trouvent toujours le moyen de nous surprendre et demander LA chose pour laquelle l’outil n’était pas conçu. Il faut donc beaucoup de patience ! Aussi, certains changements qui sont demandés peuvent nous briser le cœur si l’on considère l’énorme effort qu’on y a investi mais c’est la nature du travail. Souvent, une grande quantité de notre travail est coupée du projet, remplacée par autre chose ou manipulée et modifiée à un point tel qu’au final, on ne voit plus rien de notre travail initial. Il faut donc savoir être flexible à ce niveau car la seule constante dans notre domaine, c’est le changement !
7. As-tu un conseil à donner aux étudiants qui souhaitent faire carrière en 3D?
Il y a plusieurs conseils que je pourrais donner, mais je vais en souligner deux :
La communication entre les départements est vraiment très importante. On doit constamment être à l’écoute des besoins et des contraintes des différents départements. Par exemple, un animateur peut produire de très belles animations mais si le département de simulation doit simuler des cheveux et des vêtements, ils auront des contraintes techniques à suivre. Il est donc important d’aller voir les personnes qui vont hériter de ton travail pour t’assurer que le chemin que tu prends ne leur causera pas trop de problèmes. Les problèmes en production découlent souvent d’une mauvaise compréhension des besoins et contraintes entre départements.
Un deuxième conseil : il faut toujours chercher à s’améliorer, à apprendre et à perfectionner des nouvelles techniques et non pas privilégier la facilité en se disant par exemple : « On utilise cette technique depuis des années et elle a toujours fonctionné ». Nous travaillons dans un domaine en constante évolution et ce n’est pas parce qu’une méthode a fonctionné par le passé qu’il faut en rester là. Les nouvelles techniques et nouvelles technologies — de même que des nouvelles procédures et restrictions — surgissent régulièrement. Il faut savoir les apprivoiser et comprendre en quoi cette nouvelle technique est meilleure. Bref, il faut constamment remettre en question nos procédures et nos habitudes.
8. As-tu un rêve?
J’ai plein de rêves mais je dirais que je réalise un gros rêve présentement ! Or, si vous me permettez de rêver un peu plus gros, j’ai toujours voulu réaliser mes propres films. J’ai beaucoup d’idées et de visions que j’aimerais bien transformer en quelque chose de concret, mais présentement, mes idées sont trop ambitieuses pour être en mesure de les transformer en images sans avoir recours à d’énormes budgets et investir trop de temps. Mon plus grand rêve est d’arriver à un point où la technologie serait tellement avancée qu’elle me permettrait de créer des outils qui me permettraient de concrétiser les idées et images que j’ai en tête en animation 3D, avec un minimum d’effort et surtout, de budget. La technologie évolue rapidement et il existe déjà beaucoup d’outils qui me permettent de rapidement créer des images stimulantes. Mais il reste encore beaucoup de chemin à faire pour diminuer le temps nécessaire entre le moment où on imagine une image ou une séquence, et le moment où elle se concrétise devant nos yeux, pleinement réalisée.
